11 sept. 2010

Port Couvreux

Voici déjà 3 jours que nous sommes à Port Couvreux et je me décide à commencer à écrire quelques mots sur cette terre de bergers du bout du monde.

Je m’étonne trop souvent à oublier certaines impressions ressenties sur le terrain dès lors que je pose les pieds sur la base. Même le retour à la cabane rompt bien souvent le charme qu’évoque la nature brutale et harmonieuse de l’archipel.

Car Kerguelen a ceci de frustrant que les paysages qui s’offrent si généreusement à nous, quand on prend la peine et le temps de les observer, s’estompent et s’effacent aussitôt qu’on détourne le regard.

Kerguelen, Terre imperceptible, ne souffre guère du temps. Tout semble suspendu et immuable, telle une toile de fond qui attend que son créateur achève son œuvre.

Difficile de dater un commencement tant le décor paraît sortir d’un autre age. C’est la terre dans sa genèse que j’ai parfois l’impression d’observer. Il m’est pourtant impossible d’entrevoir une suite et de projeter ce monde naissant dans le futur. Finalement, il semble bien que le passé et l’avenir n’ont aucun sens sur ces îles de la Désolation. Kerguelen n’accepte de se vivre que dans le Présent.

Des traces du passé existent. Mais le vent se charge d’effacer ces mémoires. Toute tentative de conservation et de restauration du patrimoine est vaine. Car tôt ou tard, les rafales balaient le passé et les ambitions de l’Homme.


L’île de la Désolation tiendrait-elle son nom de cette impuissance de l’être humain face aux éléments ?

Le vent, la roche et l’eau s’allient dans l’éternité pour anéantir toutes ses traces. Ici, nous ne sommes qu’un fragment étranger, inscrit dans l’éphémère, et qui telle une écharde, ne tend qu’à être rejeté par ce corps qui le tolère.

On abandonne tellement de choses pour venir sur ces terres australes. On y vient dans un esprit de découverte et pour certains, de pionniers. On espère laisser une marque de son passage.

Rapidement, on s’aperçoit que tout n’est qu’illusion et qu’il n’existe aucun débouché pour un humain qui séjourne sur la Désolation. On apprend à vivre dans la simplicité et l’humilité.

Alors que nous sommes incapables de laisser notre empreinte, c’est au contraire Kerguelen qui nous prend en chasse et nous poursuit. Laissant en chacun cette cicatrice béante d’avoir vu, observé, écouté et touché sans avoir compris et possédé. L’île s’offre généreusement à nous mais ne nous laisse pourtant pas approcher. Et ce décor qui laisse si facilement vagabonder l’esprit conduit finalement à l’amer sensation que notre visite à Kerguelen aura toujours un goût d’inachevé.

Désolation à l’idée de ne pas pouvoir projeter cette expérience en dehors des remparts basaltiques de l’archipel. Que la seule réalité est celle d’avoir vécu un rêve. Un rêve flou et écourté par le réveil dont il ne reste plus qu’une vague impression lointaine et pourtant si profonde.


Port Couvreux est l’un des sites autorisés les plus éloigné de la base. A vol d’oiseau, rallier St Malo (point de dépose du chaland) et POC ne demanderait guère plus de 5h. La nature en a voulu autrement et le Havre du Beau Temps impose un détour de près de 6h de marche. Le détroit de la Gazelle ne mesure pas plus de 300m mais les eaux sont infranchissables. C’est le prix à payer pour accéder à ce havre de paix !

Après deux jours de marche, une nuit à Gazelle et de multiples rencontres avec des Rennes peu farouches, nous arrivons enfin à Port Couvreux.


Avant même d’apercevoir les bâtiments de l’ancienne bergerie, nous sommes accueillis par une grande croix plantée au sommet de la colline. Il ne fait aucun doute que des hommes ont jadis vécu ici, se raccrochant à la société qu’ils ont quitté par des symboles et des croyances.

Au loin sur la plage, nous pouvons apercevoir quelques vestiges rouillés d’une ancienne activité et les ossements d’une baleinière.

Dans son livre l’Arche des Kerguelen, Jean-Paul Kauffmann décrit l’habitation comme suit : « Une atmosphère de malheur et de fourberie flotte dans cette trop sage maisonnette entourée d’un jardinet ». Du jardinet nous n’apercevons aujourd’hui que les clôtures. Quant à la maisonnette, elle a totalement disparu, non pas sous la force du vent, mais sous un manteau hideux de tôle. Les TAAFs ont en effet entrepris de sauver les vestiges des intempéries. De les enfermer dans un sarcophage noir et humide. Empêchant du même coup aux gens qui vivent sur l’archipel de profiter de ce patrimoine qui est sans doute plus le leur que celui de l’administration. En agissant ainsi, les TAAFs se rendent coupables de la mort de Port Couvreux. Non seulement la solution envisagée ne protège en rien l’installation mais en plus elle la plonge dans les ténèbres et l’oubli. Et tôt ou tard, le vent aura le dernier mot.


A proximité de la cabane, nombre de plantes fourragères ont été introduites afin d’assurer l’alimentation des moutons. Ces derniers ont aujourd’hui tous disparu (contrairement à ceux présents sur Ile Longue qui se sont bien adaptés au climat) mais les hautes graminées continuent de témoigner de cet ancien élevage. Oscillant sous l’impulsion du vent, elles donnent au lieu un air champêtre.


Le site est particulièrement bien abrité du vent et il y règne une atmosphère des plus paisible.

A côté de la cabane, s’écoule un petit ruisseau qui nous fournit en eau douce.

En contrebas, sur la plage, se prélassent quelques femelles Eléphant de mer. Deux ou trois d’entre elles récupèrent de l’accouchement. En effet, c’est la période des naissances. Fatiguées, elles veillent sur leur unique bébé, petite boule à poils noirs qui n’est pas sans me rappeler l’apparence d’un chiot labrador. Quand ils ont faim, ils émettent des jappements semblables à des aboiements. Le lait des éléphants de mer est l’un des plus riche du règne animal. Et au bout de 3 semaines seulement, les petits bonbons noirs sont sevrés. Pas de répits pour les femelles qui sont dès lors prises d’assaut par le Pacha du harem…pour lui, seule la fécondation compte ! La gestation durera un an puis le cycle recommence.


Tous les jours, c’est le même schéma qui se répète. Réveil à 7h afin d’assurer le début de la manip Popchat vers 8h. Tandis que Léo réalise son Line-transect accompagné d’un manipeur à la recherche des chats, les deux autres se chargent de vérifier et relever les pièges placés à proximité de la cabane. J’ai oublié de préciser que nous sommes partis à 4 à Port Couvreux : Léo (Popchat), Alexis et Pierrick (les deux ornithos) et moi.

Le transect de 2,5km se situe dans la vallée en aval de laquelle est blottie la cabane.

Ce val a des dimensions plus modestes que ceux qu’on a l’habitude de voir à Kerguelen. Ceci n’enlève rien à son charme, bien au contraire.

Les barres rocheuses qui l’encadrent ne sont pas horizontales. Les plateaux sont inclinés et sombrent lentement dans la baie, donnant à la vallée des airs de bateau en naufrage.


Le fond de vallée et les versants sont quant à eux le royaume des mousses. Ces plantes sont finalement, au même titre que les lichens, les seuls vrais pionniers de l’archipel. Elles forment de gigantesques tapis et donnent au paysage des allures d’aquarelle. Du vert pastel au vert le plus vif, presque fluo, en passant par des teintes brunes ou argentées, la nuance de verts est infinie.


L’après-midi, nous avons tout le loisir de nous balader quand la météo le permet. Je me décide ainsi, en fin de journée, à remonter jusqu’à la source du ruisseau qui s’écoule à côté de la cabane. Plus j’avance et plus le débit diminue. Ce qui n’est plus qu’un filet d’eau continue pourtant de m’emmener dans un décor féerique. J’erre sur le plateau comme si j’étais à la recherche d’une vérité. Plus rien ne me semble réel. Mais je suis vite rattrapé par l’heure qui tourne et je dois me résoudre à faire demi-tour pour rejoindre mes compagnons.

Je m’écarte du ruisseau sans en avoir trouvé la source puis me dirige vers la vallée. Depuis le haut des plateaux je bénéficie d’une vue spectaculaire. Au loin, il est possible d’apercevoir les massifs de Courbet Ouest et je reconnais Port Elisabeth, site que j’avais visité en mars. Moins loin, de l’autre côté du Bras de la Fonderie qui nous sépare de la Grand Terre, je crois entrevoir de la fumée. Ce ne sont pas des fumerolles ou un incendie. Ce sont les cascades qui sont pulvérisées par les rafales. A Kerguelen, l’attraction terrestre se soumet à la force du vent, seul souverain des lieux. Il se joue de l’eau et le filet aqueux ainsi en apesanteur se meut dans une oscillation comparable à celle d’un métronome qui bat la mesure.


Approchant de la cabane, je tombe sur une aire délimitée par des cailloux et dans laquelle gisent de petites croix en bois. C’est un cimetière.

Certaines stèles sont encore debout. D’autres sont au sol, couchées par le vent.

« Les tombes sont l’une des rares traces d’humanité de la Désolation, pays sans arbres que la mort a reboisé de ces stèles plantées en plein vent » (J-P Kauffmann).

Comme toutes les autres traces d’humanité, elles sont vouées à disparaître. Et la mort n’a pas son mot à dire.

Le bois, blanchi par les attaques répétées du vent et de la pluie, ne porte plus aucune inscription. A Kerguelen, les morts sont condamnés à l’anonymat.

Qui sont-ils alors ?

Sans doute des naufragés et de ces bergers, parfois venus avec femmes et enfants, et qui se sont succédés entre 1912, date de création de Port Couvreux, et son abandon en 1930.


Port Couvreux se présente dans toute sa mesure. Lieu isolé sur une terre désolée. Site envoûtant et enchanté, intimement lié à la mort et à l’échec de l’Homme face à cette Terre indomptable.